Les Danses Macabres

Les représentations de la mort dans l’art médiéval

Le Moyen Âge est une période particulièrement mouvementée de l’Histoire. Différentes périodes, de paix, de guerre mais aussi d’épidémies, ponctuèrent et marquèrent profondément les dix siècles qui le composent. Ces événements graves, qui décimèrent une part importante de la population, ont contribué à une prise de conscience sur un sujet jusqu’à lors négligé, celui de la mort. C’est la naissance des « Danses macabres ».

Apparues après le thème du « Dit des trois morts et des trois vifs », qui a pour vocation d’éveiller les consciences quant à l’approche de la fin du cycle de la vie, ou du « Triomphe de la mort » dans lequel l’homme est confronté au propre examen de sa conscience, la « Danse macabre » illustre la mort, frappante et inéluctable. On retrouve, dans les « danses macabres », la représentation de l’avancée inexorable de tous les êtres humains, quelle que soit leur condition sociale, vers un unique dessein. Du bourgeois au pauvre, du roi au moine, de l’enfant à l’adulte, l’ensemble de la population avance vers une fin imminente qui happe sa victime sans égard pour ses conditions.

La « danse macabre » est d’abord décrite dans des poèmes rédigés en latin, en français, allemand ou italien et reste souvent sans auteur connu. Leur traduction, autour de 1426, par le moine anglais John Lydgate, permit de les diffuser en Angleterre.

Le sujet est ensuite traité dans différents types de représentations, sous formes d’enluminures, de peintures ou de sculptures. Les plus anciennes iconographies connues à ce jour datent du milieu du XVsiècle. On en trouvera ensuite peintes dans toute l’Europe, dans les églises des plus imposantes aux plus confidentielles.

 

En Allemagne par exemple, alors que la peste de 1463 décime une grande partie de la population de Lübeck, Bernt Nokte peint sa première « danse macabre » au sein de l’église. On ne trouve aujourd’hui plus trace de cette peinture magnifique, réalisée à l’huile et contrairement aux habitudes de l’époque, sur canevas. Elle représentait à son origine 24 personnages ecclésiastiques et laïques, des catégories sociales les plus importantes aux plus modestes et de tout âge, jouant avec la mort. Elle fut détruite lors du bombardement de la ville en 1942. C’est la plus célèbre d’Allemagne et celle qui fut bien longtemps considérée comme la plus ancienne. La fresque du Cloître de Wengen, à Ulm, la devance en réalité d’une vingtaine d’années. Aucune trace ne reste désormais de l’œuvre disparue et la seule « danse » encore visible de Notke se trouve aujourd’hui en l’église Saint Nicolas de Tallinn.

 

Bernt-Notke-Danse-Macabre

 

En Italie également, les « danses macabres » font leur apparition, et viennent rappeler à chacun leur inévitable chemin vers la mort. Celle de l’église de Clusone en est une parfaite illustration, dotée de traits communs mais aussi de certaines différences avec sa cousine allemande. La frise, datée de 1485, est surmontée d’un « Triomphe de la mort ». Une partie de cette fresque est aujourd’hui disparue, mais on distingue aisément l’ensemble des classes sociales de l’époque. Le dernier personnage peint est une femme, qu’il était coutume d’apercevoir en fin de procession. Cette fresque ne fait donc pas exception aux traditions de l’époque !

 

Danse-Macabre-Clusone-web

 

La toute première trace en France daterait de 1424, à une époque où la mortalité était exceptionnelle. Elle se trouve au cimetière des Saints-Innocents à Paris, dans les vestiges du charnier. On en trouve également un magnifique construit en 3 panneaux et 4 piliers à la Chaise-Dieu, qui rassemble 24 silhouettes dansant avec la mort. On ne sait toujours pas dire, aujourd’hui, qui en est l’auteur.

La fresque de la chapelle de Kermaria an Iskuit, quant à elle, met en scène 47 personnages dans une farandole datée de la fin du XVe siècle. À chaque personnage est associée une morale de 8 vers. L’église conserve également une fresque du « Dit des 3 morts et des 3 vifs » de 7m de long !

 

Kermaria-detail-danse-macabre

Les vestiges les plus connus de ces traditions médiévales sont sans doute les fameuses « Danzas de la Muerte » espagnoles, apparues lors de la crise des Espagnes à la fin du Moyen Âge. Elles traitent de l’universalité de la mort, à travers la personnification du personnage de la mort dans un squelette humain. Cet attrait pour les « danses macabres » conduira même le Camp Nationaliste espagnol à reprendre l’expression « Viva la Muerte » dans son slogan, lors de la guerre civile du XXe siècle. Joyaux de la culture populaire catalane, les « Danzas de la muerte » sont à l’origine de processions qui ont lieu pendant les fêtes de Pâques. La plus célèbre est celle de Verges en Catalogne, où des danseurs costumés, armés de faux, de drapeaux, de soucoupes de cendre et d’horloges sans aiguilles, dansent en procession. Ces événements sont les ultimes témoins de cette tradition médiévale.

 

De ces fameuses « Danses de la mort » naîtront aussi de nombreuses compositions musicales. L’AD MORTEM FESTINAMUS du célèbre Livre vermeil de Montserrat (Catalogne, fin XIVe siècle) est une parfaite illustration musicale de ce concept de danse vers la mort. Composée quelques siècles plus tard, la danse macabre de Camille Saint Saëns en est aussi un très bel exemple. À travers ce poème symphonique, le jeu du violon, représentant la mort, se frotte aux autres instruments de l’orchestre, les mourants. Un merveilleux témoignage qui rappelle, s’il est besoin, la richesse des traditions médiévales et l’empreinte qu’elles laissent encore, plusieurs siècles plus tard.